Mardi soir (éloge du silence).

Mardi soir.

La musique à fond dans mes oreilles, la nuit est tombée et je cours. Sorti du boulot, puis rentré chez moi, j’ai immédiatement chaussé mes runnings et je suis parti courir. Parce qu’il le faut et que ça va me faire du bien. Et parce qu’il le faut.

Le champ de Mars est une longue piste d’entraînement de près de deux kilomètres, très fréquentée par les coureurs. Les grandes lignes droites de plus de huit cents mètres me permettent de voir facilement qui est devant moi et à quelle distance.

Je cours depuis près de trois ans. Au début, je les entendais arriver derrière moi et je souffrais pour tenir le rythme. Aujourd’hui, rares sont ceux qui me dépassent. Deux séances de fractionné par semaine, et des entraînements à vitesse marathon sur la majorité de mes entraînements. Quatre sorties par semaine…

Un type devant. Il a l’air d’avoir un bon petit rythme, mais je vais gentiment débarquer derrière lui et me le faire.

J’accélère.

À mon poignet, mon cardio indique 174 bpm. Un bon petit décrassage pour attaquer la semaine. Malgré la musique, je peux percevoir le son de mes pieds sur le sol et ma respiration, qui se cale progressivement sur un nouveau rythme. Il va un petit peu plus vite que je le pensais, mais je réduis la distance. Pas le choix.

J’essuie la sueur à mon front, recale mon rythme respiratoire, élargis ma foulée et accélère encore un peu. J’ai la bouche un peu sèche, mais je boirai après l’avoir rattrapé. De toutes façons, à cette allure, compliqué de boire sans manquer de s’étouffer une fois sur deux. Je reste concentré sur le mouvement de ses pieds et constate la distance, qui diminue progressivement.

Il est maintenant à quatre ou cinq mètres. Je respire rapidement. Deux inspirations brèves, deux expirations. 188 bpm. J’arrive juste derrière lui et le passe doucement sur sa droite. J’aime bien arriver très près. Je les colle un peu. Proche, on constate mieux la différence de vitesse. Je lui jette un coup d’œil en passant. Par curiosité. Pour voir sa tête. Comme on peut regarder quelqu’un qu’on a finalement doublé sur la route alors que ça fait un moment qu’on le suit. Pour voir, quoi.

Je le dépasse et attend une minute pour ralentir un peu. Je dégaine ma gourde. Je bois et m’asperge. Encore trente minutes et je rentre.

Mardi soir.

C’est ma première sortie de la semaine. Une sortie de récup’ après ma sortie longue du dimanche. C’est une petite sortie que j’aime bien. Comme elle est courte, je pars sans musique. Courir sans musique me permet d’entendre parfaitement mon pas et mon souffle calé sur ce dernier.

J’ai appris au fil des mois à accélérer ma cadence. Ma foulée est plus courte, mais plus dynamique, plus rapide. Trois pas par seconde.

Je décompose et visualise mentalement le mouvement de mes pieds : le contact entre le sol et l’avant de mon pied qui se pose, puis immédiatement, la voûte, comme un élastique qui va me redonner de l’élan. Je pense à effleurer le sol. Ne pas arriver trop en avant, pour que le pied ne glisse pas et freine ; ne pas arriver trop en arrière. Je n’ai pas soif, mais je dégaine ma gourde et prends une petite gorgée d’eau. Ce geste fait aussi partie de l’entraînement. Boire, mais aussi connaître précisément l’endroit où la gourde se trouve. La prendre et la remettre sans accrocs. En regardant un type lors d’un marathon, j’ai aussi appris à boire sans avaler de travers.

Sans musique, je cherche simplement à faire le moins de bruit possible.

À ce rythme, ma respiration est calme, sans effort. Mon cardio indique 149 bpm pour une allure de 5’52 au kilomètre. Un peu plus de 10 km/heure en mode balade. Si cette sortie n’était pas aussi courte, je sortirais du parc. Loin.

Je re-vérifie mentalement ma posture. Les bras qui ne se croisent pas devant, les genoux, les talons qui remontent sous les ischios, la tête bien droite, décontracter tous les muscles qui ne me servent pas à courir, parfois même dans les jambes. Juste entendre le “swish, swish” de mes chaussures qui chassent la terre derrière moi. Si j’accélère, je suis sûr que je ne touche plus le sol.

Je respire tranquillement. Quatre inspirations, trois expirations. Je garde la bouche légèrement entr’ouverte pour que l’air passe sans effort supplémentaire. Toujours tout économiser.

Je me sens très bien, mais là, si je souris, c’est parce que ça fait un moment que je t’entends, toi. J’entends tes talons qui s’enfoncent dans le sol. Sans me retourner, je sais la taille que tu fais, ton poids. Ton style aussi. Je continue avec l’assurance du type qui sait qu’il a mis son régulateur sur 130 et que le type qui va le dépasser va se prendre un radar. Un radar en forme de tendinite par exemple. J’y suis passé, je vois très bien ce que c’est. Et puis j’en ai eu marre de perdre des points.

Il est maintenant juste à côté de moi. J’ai presque envie de lui mettre la main sur l’épaule et de le pousser, comme on fait parfois sur les marathons quand on passe un gars qui n’en peut plus. Vas-y double-moi, je sais que tu peux. En course, je t’aurais laissé passer aussi. En sachant qu’on allait se revoir. Je serais passé tout à côté de toi en te collant un peu. Doubler un type qui est à trois mètres de soi n’a pas trop de sens : proche, on constate mieux la différence de vitesse.

Il reste un moment à côté de moi. Là, je dois quand même ordonner à mes pieds de ne pas partir. C’est… très tentant. Il me passe et se retourne. Je lui souris, parce que c’est un runner et que voilà, c’est tout.

Marrant, j’ai l’impression qu’on se connaît.

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[Ce petit texte est dédicacé à celle à qui j’ai promis  il y a quelques temps de foutre la paix :  ma jambe gauche.]

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4 réflexions sur “Mardi soir (éloge du silence).

  1. Nolwenn dit :

    Deux versions de toi se sont croisées dans des mondes parallèles… et ça fait des étincelles ou autre? Je me suis toujours demandé.
    C’est un éloge des diverses sorties qu’on peut faire, en plus du silence.
    J’aime bien ce double concept. 😀

  2.  » Je vais gentiment débarquer derrière lui et me le faire.

    J’accélère ».

    A ce moment la, j’ai pensé que tu étais cruel mais tout est bien qui finit bien!

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